Whiplash : un film de psychopate

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Écrit par Mallory Lebel

Mallory est à l’origine de « Films à l’Affiche » et en reste le rédacteur en chef.

Il écrit également sur les blogs «Des Geeks et des lettres» et «Un Téléphone», et participe à de nombreuses interviews sur le cinéma.

 

Au milieu de la reconnaissance des Golden Globes et du buzz des Oscars, le film de Damien Chazelle sur un jeune étudiant en jazz et son professeur abusif attire des spectateurs qui, en temps normal, s’enfuiraient en courant devant les mots « solo de batterie« .

L’exaltation des dix dernières minutes, une interprétation de Caravan de Duke Ellington, a encouragé un nouveau public à s’intéresser au panthéon du jazz.

Les critiques du film Whiplash

Malgré cela, le monde du jazz a de plus en plus le sentiment que Whiplash nuit à la musique.

  • On lui a reproché de ne pas être joyeux
  • de ne pas comprendre la musique et son histoire
  • d’éluder la contribution des jazzmen noirs

Certains auteurs ont utilisé le mot « mélodrame » comme un gros mot.

Mais ces critiques passent à côté d’une chose que le grand public comprend instinctivement.

Whiplash ne s’intéresse pas uniquement au jazz

C’est tout autant une étude de l’aliénation et de l’abus.

Son héritage ne vient donc pas de l’histoire du jazz, mais d’un sous-genre de films expressionnistes sur l’obsession et la perte de l’humanité. « Les chaussons rouges » de Powell et « Raging Bull » de Martin Scorsese sont les véritables antécédents de Whiplash.

Le personnage de Fletcher dans Whiplash
Le personnage de Fletcher dans Whiplash

Dans la culture populaire, le jazz se caractérise généralement par l’accent mis sur la physicalité de ses interprètes. Les héros de l’ère du bebop ont été immortalisés par les photographies en clair-obscur de Gjon Mili et Herman Leonard.

Mais contrairement aux films de jazz précédents, tels que Round Midnight (1986) ou Bird (1988), Whiplash évite largement les compositions modernistes des photographes de jazz, qui rendent romantique le processus de création.

En revanche, le jeune étudiant Andrew Neiman (Miles Teller) est encadré dans un environnement confiné, ses mouvements étant dictés par les mains du chef d’orchestre tyrannique, Terence Fletcher (J K Simmons).

La caméra est fascinée par les grandes mains plates de Simmons

Elle les encercle au fur et à mesure qu’elles comptent dans la fanfare, se coupant sur elles chaque fois qu’il interrompt la musique d’un poing rageur.

Neiman et Fletcher, l’élève et le maître, deviennent des corps en orbite, leur relation étant visualisée dans des plans uniques qui passent d’un plan à l’autre.

Whiplash est inhabituel pour un film sur le jazz car il ne glorifie pas l’improvisation

En fait, l’improvisation n’est pas pertinente. Pour les jeunes musiciens du conservatoire Shaffer, le succès consiste à se battre à la dure pour se faire accepter.

Se conformer aux exigences de Fletcher est le marché du diable qui peut mener à un concert au Lincoln Centre Orchestra.

L’un des tropes courants du biopic de musicien est de suggérer que le talent est inhérent. Mais dans Whiplash, la réussite est le résultat d’un travail acharné, d’une maîtrise progressive et minutieuse de la discipline.

Jazzmen - Whiplash

Je n’arrive pas à me souvenir d’un autre film comportant autant de plans de notation musicale. La réussite de Neiman (si on peut l’appeler ainsi) est décrite en termes viscéraux, dans des gros plans prolongés de fluides corporels :

  • sang
  • sueur
  • et une seule larme

Traditionnellement, dans les films de jazz, le chef d’orchestre ou le leader représente les forces commerciales qui freinent la créativité

L’interprétation de Simmons renverse cette convention en rendant Terence Fletcher monstrueux, un fouet bouillonnant de haine et d’humiliation.

Le film prend plaisir à nous offrir des aperçus de l’intériorité de Fletcher, pour ensuite nous les arracher.

Neiman trouve inopinément Fletcher assis dans un club de jazz. Ces grandes mains (si dévastatrices lorsqu’elles pointent du doigt, frappent, se transforment en poing) choisissent tendrement un solo de piano.

Pendant un instant, nous pensons avoir vu le « vrai » Fletcher. Et puis ses grands yeux reptiliens glissent sur la pièce jusqu’à ce qu’ils trouvent Neiman.

Whiplash - Le professeur tyrannique
Whiplash – Le professeur tyrannique

Fletcher crée même sa propre fable de génie autour d’un de ses anciens élèves décédé, Sean Casey.

De même, le déluge incessant d’insultes homophobes et racistes de Fletcher, sans parler de son sexisme désinvolte, exprime un ensemble d’angoisses qui structurent le film de jazz hollywoodien depuis ses débuts.

Whiplash ne s’intéresse donc pas principalement à la dynamique d’un ensemble de jazz ni à la connexion avec un public.

Meilleures offres pour Whiplash :

Il s’agit de l’agonie de l’individu

  • Lors d’un dîner de famille, Neiman se moque de l’idée de faire du sport en équipe ou même d’avoir des amis.
  • Les personnages portent constamment des écouteurs, isolés dans leur obsession musicale.
  • Le film est baigné d’un jaune orangé maladif, troublant et déséquilibré.

Il y a un intérêt constant pour les textures vues en gros plan prolongé :

  • la tension d’une peau de tambour,
  • la douceur d’une cymbale,
  • les veines,
  • les cicatrices
  • les pores de nos protagonistes

Le public sait ce que les critiques de jazz ne savent pas : il s’agit d’un film d’horreur.

Regardez le feu dans les yeux de Fletcher pendant le dernier solo de Neiman et le scintillement expressionniste des lumières lorsque la caméra fait un zoom avant.

C’est le moment où un psychopathe crée son successeur.

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